J'entends parfois des phrases comme : « Nous sommes très fusionnels, mais c’est justement ce qui fait notre force. » Ou, à l’inverse : « Je ne sais plus où je m’arrête et où l’autre commence. »
Ces deux phrases peuvent sembler très différentes. Pourtant, elles peuvent renvoyer à un même phénomène : la difficulté à rester soi-même tout en étant en relation avec l’autre. En psychologie systémique, cette question porte notamment un nom : la différenciation de soi. Le concept a été développé par le psychiatre américain Murray Bowen, dans le cadre de sa théorie des systèmes familiaux. Et même si le terme peut paraître un peu théorique, il décrit quelque chose que nous pouvons tous expérimenter dans nos relations : être proche sans se perdre.
Pour Bowen, nous ne fonctionnons jamais complètement séparément des personnes qui nous entourent. Dans une famille, un couple ou toute relation importante, les émotions circulent. L’inquiétude de l’un peut augmenter celle de l’autre. La colère peut provoquer de la peur, qui provoque à son tour davantage de colère. La déception d’un parent peut susciter immédiatement de la culpabilité chez son enfant devenu adulte. Cette influence réciproque est normale. Nous sommes des êtres relationnels : l’état émotionnel des autres nous touche. Le problème n’est donc pas d’être sensible aux émotions de l’autre.
Il apparaît lorsque cette influence devient tellement forte que nous avons du mal à savoir ce que nous pensons, ressentons ou voulons lorsque l’autre est émotionnellement présent. C’est là que la différenciation devient intéressante. Être différencié, ce n’est pas être froid, distant ou autonome à tout prix. C’est pouvoir se dire : « Je peux être profondément attaché à toi, être touché par ce que tu ressens, entendre ton désaccord… sans pour autant perdre complètement contact avec ce que, moi, je pense et je ressens. » Autrement dit : rester en lien sans se perdre dans le lien.
Prenons un exemple très simple: Votre partenaire rentre du travail de mauvaise humeur. Il répond sèchement à une question. Vous sentez immédiatement une tension monter. Et en quelques secondes, votre cerveau peut partir dans différentes directions : « Qu’est-ce que j’ai fait ? », « Il m’en veut. », « Il ne m’aime plus. », « Il faut que je fasse quelque chose pour arranger son humeur. » Ou, au contraire : « Puisqu’il me parle comme ça, je vais lui parler encore plus mal. »... Dans les deux cas, quelque chose s’est produit très rapidement : la réaction émotionnelle de l’autre a commencé à déterminer la vôtre. Vous n’avez peut-être même pas eu le temps de vous demander : « Qu’est-ce que je ressens, moi, dans cette situation ? », « Qu’est-ce que je pense réellement de ce qui vient de se passer ? », « Est-ce que j’ai quelque chose à réparer ? », « Est-ce que son humeur m’appartient ? »,« Et quelle réponse ai-je envie de donner ? ». On peut aussi appeler ça l'effet domino. En effet, l’un réagit → l’autre réagit à cette réaction → le premier réagit à nouveau → et chacun se retrouve entraîné par le système émotionnel de l’autre. Le conflit peut alors devenir beaucoup plus important que l’événement qui l’a déclenché.
La fusion n'est pas seulement « être très proches » On utilise souvent le mot « fusionnel » dans le langage courant pour parler de couples très proches, qui font beaucoup de choses ensemble, se racontent tout ou ont besoin de beaucoup de contact. Mais ce n’est pas nécessairement cela, au sens de Bowen. La question n’est pas : « Sommes-nous très proches ? » Elle est plutôt : « Puis-je rester moi-même lorsque je suis proche de toi ? »
Une personne peut aimer énormément son partenaire, avoir besoin de proximité, partager beaucoup de choses avec lui et être pourtant capable de conserver ses propres opinions, ses limites, ses choix et ses émotions. À l’inverse, quelqu’un peut sembler extrêmement autonome et indépendant tout en étant très pris dans le système émotionnel de ses relations. C’est un point important chez Bowen : l’éloignement n’est pas nécessairement synonyme de différenciation. Il existe ce qu’il appelait la coupure émotionnelle : lorsqu’une personne gère l’intensité émotionnelle du lien en prenant de la distance, en évitant les conversations, en coupant le contact ou en devenant très froide. En apparence, cela peut ressembler à de l'indépendance. Mais intérieurement, la relation peut continuer à occuper énormément de place. « Je ne veux plus rien avoir à faire avec ma mère. », « Je ne réponds plus à ses messages. », « Je préfère ne rien lui dire, sinon ça va encore partir en conflit. »... La personne s’est éloignée physiquement ou émotionnellement, mais elle peut rester très réactive à cette relation.
La fusion et la coupure émotionnelle peuvent ainsi être comprises comme deux manières différentes de gérer l’intensité du lien. Dans un cas, je me rapproche pour diminuer mon anxiété. Dans l’autre, je m’éloigne pour la diminuer.
La différenciation cherche une troisième possibilité : rester en lien sans être entièrement gouverné par le lien. Et cela ne concerne pas seulement le couple. C’est probablement l’un des aspects que je trouve les plus intéressants dans ce concept. On pense facilement à la différenciation lorsqu’on parle de relations amoureuses. Mais les mêmes mécanismes peuvent apparaître dans les relations familiales, professionnelles ou amicales.
Exemples :
- Avec un parent : « Si ma mère est déçue, je me sens immédiatement comme une mauvaise fille. ». La personne peut alors modifier ses décisions non pas parce qu’elle a changé d’avis, mais parce qu’elle ne supporte pas l’émotion provoquée chez sa mère.
- Avec un patron : « Quand mon responsable arrive de mauvaise humeur, toute ma journée est fichue. ». L’humeur de l’autre devient presque une météo intérieure.
- Avec un ami : « Si elle ne répond pas à mon message, je commence immédiatement à me demander si elle m’en veut. ». L’absence de réponse devient une information émotionnelle, alors qu’elle n’en est peut-être pas une.
- Avec son enfant : « Quand mon fils est triste, je dois absolument réussir à le rendre heureux. » L’émotion de l’enfant devient quelque chose que le parent doit immédiatement faire disparaître.
Dans toutes ces situations, la question de la différenciation peut être intéressante : « Puis-je être touché par ce que l’autre ressent sans avoir immédiatement besoin de le faire disparaître, de le réparer ou de m’y conformer ? »
La différenciation ne signifie pas « ne plus dépendre de personne ». La différenciation n’est pas une invitation à devenir une personne qui n’a besoin de personne. Nous avons besoin de liens. Nous avons besoin d’attachement, de soutien, de réassurance et de proximité. L’objectif n’est pas de ressentir moins. Il n’est pas non plus de devenir parfaitement calme face aux réactions des autres. Il s’agit plutôt de développer progressivement la capacité à penser et choisir même lorsque le système émotionnel est activé. C’est particulièrement difficile lorsque l’anxiété relationnelle augmente. Plus la peur de perdre le lien est importante, plus il peut devenir difficile de savoir ce que l’on pense réellement. On peut alors par exemple:
- Dire oui pour éviter une déception.
- S’excuser alors qu’on ne se sent pas responsable.
- Se taire pour éviter un conflit.
- Attaquer pour ne pas se sentir vulnérable.
- Partir avant d’être abandonné.
Sur le moment, ces réactions peuvent avoir une fonction : elles permettent de faire baisser rapidement la tension. Mais elles ne correspondent pas nécessairement à ce que la personne aurait choisi si elle avait eu davantage d’espace intérieur.
Dans une situation relationnelle difficile, nous essayons progressivement de distinguer plusieurs choses et faire le tri :
- Qu’est-ce que je ressens ?
- Qu’est-ce que je pense ?
- De quoi ai-je besoin ?
- Quelle est ma limite ?
- Qu’est-ce qui appartient à l’autre ?
- Et qu’est-ce que je suis en train de prendre en charge à sa place ?
Ce tri peut sembler évident lorsqu’on le lit tranquillement. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on est face à quelqu’un que l’on aime, dont on redoute la colère, la déception, le rejet ou l’abandon. Il s’agit d’un processus. On apprend progressivement à tolérer qu’une personne puisse être contrariée sans que nous devions immédiatement réparer la situation, à supporter qu’elle ne soit pas d’accord avec nous sans conclure que la relation est en danger, à exprimer une limite sans avoir besoin de devenir agressif, à rester proche de quelqu’un sans devoir penser comme lui et parfois aussi, à accepter que l’autre vive une émotion qui nous appartient de ne pas résoudre.
Dans une situation relationnelle tendue, il peut être utile de faire une petite pause avant de réagir et de se demander : « Si je ne cherchais ni à calmer l’autre, ni à lui faire comprendre mon point de vue, ni à éviter sa déception… qu’est-ce que je penserais, moi, de cette situation ? » La réponse n’est pas toujours immédiatement accessible. Lorsque nous sommes très pris dans une relation, notre propre position peut être difficile à retrouver.
La différenciation consiste justement, petit à petit, à construire cet espace. Un espace en soi, qui permet d’être avec l’autre. Et on rejoint un paradoxe dont j'avais déjà parlé dans un autre article: plus je peux rester moi-même dans la relation, moins j’ai besoin de contrôler l’autre, de me soumettre à lui ou de fuir pour me protéger. Et plus je peux alors être réellement proche.
Anne-France